Consultation déontologique assistée par intelligence artificielle

1. En quelques mots

Le Conseiller IA en déontologie est un dispositif d'aide à la réflexion, mobilisé dans le cadre d'une consultation formelle entre psychologues. Sa particularité tient à une chose simple : plutôt que de répondre « de mémoire » comme le ferait une intelligence artificielle généraliste, il travaille à partir des textes officiels québécois eux-mêmes — le Code des professions, le Code de déontologie des psychologues, les règlements de la profession et plusieurs lois susceptibles d'encadrer la pratique — oriente chaque question vers le ou les domaines de règles qu'elle concerne réellement, et fait vérifier ses réponses avant de les présenter.

Il ne remplace ni le syndic, ni un avis juridique, ni le jugement professionnel de celui qui consulte. Il vise à mieux préparer une délibération posée et documentée, en s'appuyant sur les bonnes sources.

2. Pourquoi ce dispositif existe

Le 23 avril 2026, l'Ordre des psychologues du Québec a dû suspendre temporairement son service de conseil déontologique. Cette interruption laisse momentanément les cliniciens sans ce recours, alors même que les questions déontologiques ne s'interrompent pas, elles. Le Conseiller IA en déontologie est né de ce contexte : il cherche à pallier, pour les psychologues, psychothérapeutes et autres professionnels en santé mentale du Québec, l'absence temporaire de ce service — sans prétendre, en aucune façon, le remplacer.

On ne peut que reconnaître la valeur du conseil offert par l'Ordre, et il importe de le dire d'emblée : l'ambition n'est pas de s'y substituer, mais d'offrir, dans l'intervalle, un appui à la réflexion à des collègues confrontés à des situations délicates.

3. Ce que c'est — et ce que ce n'est pas

Le Conseiller IA en déontologie s'appuie sur des assistants conversationnels : on leur expose une situation, on leur pose une question, ils répondent. Ce qui le distingue se trouve sous le capot — dans la manière dont la réponse est produite, vérifiée, puis remise.

Il ne s'agit pas d'un outil qui tranche une question déontologique, ni d'un substitut au syndic, à un avocat en droit professionnel ou au jugement de la personne qui consulte. Il ne s'agit pas non plus d'un service en libre-service que l'on interrogerait seul. Il s'agit d'une aide à la délibération, mobilisée à l'intérieur d'une consultation humaine, dont la valeur est de mettre le psychologue plus rapidement et plus sûrement en contact avec les sources et les distinctions pertinentes.

4. Comment il fonctionne

Le parcours d'une question se déroule en plusieurs étapes, qu'une image permet de saisir sans aucune connaissance technique : celle d'une consultation entre collègues, bien organisée, où l'on est d'abord reçu, puis orienté vers les bons spécialistes, dont les avis sont ensuite réunis et relus avant d'être remis. Concrètement :

  1. Réception d'une question anonymisée. Le psychologue qui sollicite la consultation formule sa question en ayant retiré, au préalable, tout renseignement susceptible d'identifier directement ou indirectement un client, un tiers ou un intervenant. Cette première anonymisation relève de sa responsabilité professionnelle.

  2. Seconde anonymisation. Le psychologue consulté procède à une vérification et, au besoin, à une anonymisation complémentaire avant toute soumission à un système d'IA — car on voit rarement bien ce qu'on a soi-même écrit, et des indices identifiants subsistent souvent malgré une intention sincère de les retirer.

  3. Classification de la question. Un premier agent, dont c'est l'unique fonction, identifie les thèmes déontologiques en présence et recommande le ou les deux spécialistes les mieux placés pour y répondre. Ce triage évite de mobiliser inutilement l'ensemble du dispositif.

  4. Analyse en parallèle. La question est soumise simultanément à un analyste général, qui dispose de l'ensemble du corpus principal, et au(x) sous-analyste(s) spécialisé(s) retenu(s). Une dizaine de sous-analystes thématiques composent aujourd'hui le dispositif — portant notamment sur le secret professionnel, le consentement et l'inaptitude, les conflits d'intérêts et de rôle, les droits des mineurs et les situations impliquant la DPJ, les actes réservés, la tenue de dossier, la télépratique, le numérique et l'intelligence artificielle, la supervision et la consultation formelle, le cadre thérapeutique et la gestion de cabinet, ou encore la facturation.

  5. Agrégation des analyses.Les réponses produites sont confiées à un agent agrégateur, dont la tâche est d'en tirer une synthèse documentée, vulgarisée et orientée vers la réflexion, au service de la délibération entre les deux psychologues.

  6. Vérification croisée. La synthèse est ensuite soumise à un second système d'IA (NotebookLM), conçu par un autre fournisseur, afin de vérifier l'authenticité des références et de repérer d'éventuelles erreurs.

  7. Documentation au dossier. Le psychologue peut consigner sa décision et son raisonnement, en y joignant la synthèse et sa vérification. Cette documentation n'offre aucune caution légale, mais témoigne d'un processus de délibération sérieux.

5. Pourquoi il est conçu ainsi

Cette architecture, qui peut sembler complexe, répond à des risques précis et bien réels des intelligences artificielles. C'est le « pourquoi » du fonctionnement, et il mérite d'être expliqué simplement.

Il faut d'abord comprendre une limite que peu d'utilisateurs connaissent. Un modèle d'IA ne peut garder qu'une quantité limitée de texte « sous les yeux » au moment de répondre — l'équivalent d'un bureau de travail sur lequel ne tient qu'un certain nombre de documents. Tant que les sources à consulter tiennent sur ce bureau, l'outil les lit intégralement. Mais lorsqu'on lui confie une masse documentaire trop volumineuse, il bascule vers un autre mode de fonctionnement : plutôt que de tout lire, il va chercher quelques extraits qu'il juge pertinents et répond à partir de ceux-là seulement. Cette technique de récupération d'extraits ressemble au geste d'un chercheur qui, devant une bibliothèque trop vaste, n'en consulterait que quelques pages. C'est précisément là que s'introduisent les approximations, les omissions et, parfois, ces numéros d'articles inventés que mes premiers essais avaient mis en évidence.

Le cloisonnement des corpus. Le Conseiller IA en déontologie contourne cette limite en répartissant les sources. Plutôt qu'un agent unique chargé d'une masse documentaire excédant son bureau de travail, il confie une vue d'ensemble à un analyste général et répartit le reste entre une dizaine de sous-analystes spécialisés, chacun adossé à un sous-corpus assez restreint pour tenir entièrement sur son bureau. Chaque spécialiste lit donc l'intégralité de ses sources, sans jamais avoir à se rabattre sur la récupération d'extraits. On attaque ainsi le problème à sa racine, plutôt que de tenter de le corriger après coup.

Le triage en amont. Un second choix mérite une explication : pourquoi trier les questions plutôt que de les soumettre à tous les spécialistes à la fois. Solliciter simultanément l'ensemble des sous-analystes serait non seulement coûteux, mais surtout contre-productif. Plusieurs agents pourraient produire des éléments divergents, voire chacun sa part d'erreurs, que l'étape de synthèse devrait ensuite tenter de réconcilier, au risque d'une réponse instable où le bruit se mêle au signal. En orientant chaque question vers le ou les deux spécialistes réellement concernés, on préserve la clarté de la réponse jusqu'à la synthèse finale.

La règle de fidélité aux sources. À cela s'ajoute une consigne imposée à chaque agent : ne répondre qu'à partir des sources qui lui sont fournies. Intégrée à la configuration de chaque projet, cette règle limite le recours à la culture générale du modèle — laquelle peut être périmée ou étrangère au droit québécois — et réduit d'autant le risque qu'il invente une référence.

6. Le parti pris de la délibération humaine

Le choix le plus déterminant du dispositif n'est pas technique. Il tient à ce que l'outil n'est pas offert en libre-service : les analyses produites ne sont jamais remises directement à qui les solliciterait, mais intégrées à une consultation formelle tenue avec un psychologue. Ce choix mérite d'être expliqué, car il ne procède pas d'une simple prudence — il découle de ce qu'est, en propre, la délibération déontologique.

Une réflexion éthique authentique suppose de tenir ensemble des principes parfois en tension, des valeurs incarnées, des faits cliniques mouvants et la relation thérapeutique elle-même. Il nous apparaît qu'aucun système d'intelligence artificielle, aussi bien encadré soit-il, ne peut effectuer seul cette mise en tension d'une manière qu'on puisse tenir pour fiable. C'est pourquoi le dispositif cherche à mobiliser les forces de l'IA — sa rapidité, l'étendue de ses connaissances, sa capacité de raisonnement — sans jamais lui céder la délibération elle-même.

Permettre d'interroger l'outil sans accompagnement exposerait, nous semble-t-il, à deux mouvements également préoccupants. Le premier serait de surestimer la valeur d'une réponse produite par une IA : même soigneusement construite, elle demeure une production artificielle, et non un avis professionnel; la substituer à la réflexion attendue d'un professionnel constituerait à la fois une erreur épistémologique et, possiblement, une faute déontologique. Le second serait de sous-estimer le risque résiduel d'erreur propre à ces systèmes : dans un domaine où une interprétation maladroite peut entraîner des conséquences disciplinaires, civiles ou cliniques, ce risque mérite d'être pris au sérieux.

Ce parti pris — maintenir un professionnel qualifié dans la boucle de décision — rejoint d'ailleurs les orientations qui se dégagent, ici comme ailleurs, chez les ordres professionnels en matière d'usage de l'IA pour les actes à forte conséquence. Concrètement, l'analyse produite par le dispositif n'est transmise qu'à un psychologue qui s'engage à l'intégrer dans une consultation formelle — celle de l'auteur du dispositif ou celle d'un autre superviseur compétent sur les questions déontologiques. Cette modalité d'accès n'est pas un ajout : elle fait partie de ce qu'est le dispositif.

7. Les choix technologiques au service de la fiabilité

Deux choix d'outils méritent d'être explicités, car ils renforcent la fiabilité de manière distincte et complémentaire.

Le choix de Claude (Anthropic) comme moteur de raisonnement. Tous les modèles de langage ne se valent pas pour une tâche qui exige de suivre un raisonnement réglementaire serré plutôt que de produire une prose plausible. Les capacités de raisonnement et de suivi de consignes complexes de Claude, développé par l'entreprise Anthropic, ont été largement documentées. Il est par ailleurs notable qu'Anthropic a lancé, le 12 mai 2026, une offre dédiée au domaine juridique (« Claude for Legal »), structurée en une douzaine de modules par domaine de pratique, pour certains aspects du droit américain. Sans pouvoir être transposée directement au contexte québécois, ce développement témoigne d'une attention soutenue portée à un usage exigeant en rigueur référentielle, ce qui conforte le choix de ce moteur pour une tâche déontologique. La possibilité de configurer des « projets » distincts permet enfin d'imposer à chaque agent la règle de fidélité aux sources évoquée plus haut.

La vérification croisée par NotebookLM. La synthèse produite est ensuite soumise à un second système, NotebookLM, conçu par un autre fournisseur et spécialisé dans le traitement de larges corpus documentaires. Sa particularité tient à ce qu'il répond exclusivement à partir des documents qu'on lui fournit et signale, pour chaque affirmation, le passage source précis. Il sert à vérifier l'authenticité des références citées et à repérer d'éventuelles erreurs.

Deux précisions s'imposent ici, afin de décrire l'état actuel sans le confondre avec l'intention. À l'heure actuelle, les deux systèmes partagent le même corpus : la valeur de cette étape tient donc surtout à la diversité des algorithmes. Deux outils conçus par des organisations différentes ne commettant pas exactement les mêmes erreurs, leur convergence sur une référence la rend plus crédible qu'une vérification du modèle par lui-même. L'intention, à terme, est d'élargir le corpus confié à NotebookLM au-delà de celui de Claude, de manière à couvrir les situations où les sources de ce dernier se révéleraient insuffisantes; à la diversité des algorithmes s'ajouterait alors une diversité des sources.

Il convient toutefois de rester lucide sur la portée de ce contrôle, et les communications publiques devraient l'être tout autant : NotebookLM demeure lui-même un système d'IA générative, susceptible de partager certains biais de structure avec le premier. Sa convergence avec Claude réduit le risque d'erreur factuelle; elle ne le supprime pas et ne constitue pas une preuve indépendante au sens strict.

8. En quoi il est plus fiable qu'une IA généraliste interrogée directement

On ne peut que reconnaître l'utilité réelle des intelligences artificielles grand public, et il serait excessif d'en nier la puissance. Il nous apparaît néanmoins que, pour une question déontologique, l'écart de fiabilité est notable.

Le tableau suivant le résume:

En ce sens, la valeur du dispositif ne tient pas à ce qu'il serait « plus intelligent » qu'une IA généraliste, mais à ce qu'il est mieux encadré : il sait d'où il tire ses réponses, à quel domaine elles appartiennent, il les fait vérifier, et il maintient un professionnel dans la boucle de décision.

9. Les limites, dites clairement

La crédibilité du dispositif auprès des pairs tiendra à la franchise avec laquelle ses limites sont énoncées; il convient donc de les nommer sans détour.

Le risque résiduel d'erreur n'est pas nul. Malgré le cloisonnement des corpus, la règle de fidélité aux sources et la vérification croisée, aucun système d'IA générative actuel n'est entièrement exempt d'erreur. Toute citation ou interprétation produite par le dispositif doit, pour cette raison, être vérifiée par le psychologue consultant avant d'être portée à la consultation. Cette vérification n'est pas une marque de défiance envers l'outil; elle est une responsabilité qui demeure attachée au rôle humain.

Le dispositif ne constitue pas un avis juridique. Pour les situations où des enjeux civils, criminels ou disciplinaires sont en cause, l'orientation vers un conseiller juridique — avocat, syndic de l'Ordre, assureur en responsabilité professionnelle — demeure recommandée. Reconnaître cette limite, c'est aussi reconnaître que la déontologie, le droit et le clinique, bien qu'entrelacés, ne se recouvrent pas entièrement.

La protection des renseignements personnels est une condition, non une option. Aucun renseignement permettant d'identifier, directement ou indirectement, un client, un tiers ou un intervenant ne doit être soumis aux systèmes d'IA — telle est la raison d'être de la double anonymisation décrite plus haut. Le psychologue demeure responsable de la conformité de sa pratique aux obligations prévues notamment par la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé (RLRQ, c. P-39.1) et la Loi sur les renseignements de santé et de services sociaux (RLRQ, c. R-22.1).