Consultation déontologique assistée par intelligence artificielle

1. Présentation du projet

Le 23 avril 2026, l’Ordre des Psychologues du Québec a dû, pour une durée temporaire, suspendre ses services de conseils déontologiques. J’offrirai donc, aux professionnels (psychologues, psychothérapeutes et autres) qui en ont besoin, cet été, des consultations formelles d’une durée (selon le besoin) minimale de 15 minutes, pour des enjeux déontologiques qui pourraient poser des difficultés à mes collègues.

Mon Conseiller IA en déontologie est un dispositif de consultation qui cherche à mettre la puissance du raisonnement des intelligences artificielles au service d'une réflexion déontologique posée, documentée et respectueuse de la complexité des situations cliniques. Il s'adresse prioritairement aux psychologues, psychothérapeutes et autres professionnels en santé mentale du Québec qui rencontrent, dans le cours de leur pratique, des questions auxquelles ils souhaitent réfléchir avec un collègue dans un contexte de consultation formelle.

Ce projet essaie de pallier, sans prétendre le remplacer, à la fermeture du service de Conseil juridique de l'Ordre des psychologues du Québec.

Je propose l’utilisation de l’intelligence artificielle comme outil d'aide à la réflexion dans le cadre d’une consultation formelle humaine, et non comme un service de consultation déontologique autonome par IA. Ce choix découle d'une attention soutenue aux limites réelles des systèmes d'IA générative actuels, et d'une compréhension de ce qu'est, en propre, la délibération déontologique.

Une réflexion éthique authentique suppose de tenir ensemble des principes parfois en tension, des valeurs incarnées, des faits cliniques mouvants et la relation thérapeutique. Aucun système d'IA, aussi bien encadré soit-il, ne peut effectuer seul cette mise en tension d'une manière qu'on puisse considérer comme fiable. Les systèmes d’IA peuvent aussi “halluciner” et vous induire en erreur. Le service que j’offre tente donc d’exploiter les forces et les connaissance de l’IA tout en conservant l’esprit de la réflexion éthique authentique et den souhaitant éviter les hallucinations possibles qui pourraient induire en erreur, sur des questions complexes et délicates.

Pourquoi pas en utilisation autonome?

Permettre aux psychologues d'interroger directement l'outil, sans accompagnement, créerait deux mouvements problématiques.

Le premier serait de surestimer la valeur d'une réponse produite par une IA. Même bien construite, une telle réponse demeure une production artificielle et non un avis professionnel. La substituer à la réflexion attendue d'un professionnel serait à la fois une erreur épistémologique et, possiblement, une faute déontologique.

Le second serait de sous-estimer le risque résiduel d'erreur propre aux systèmes d'IA générative. Dans un domaine où une interprétation maladroite peut avoir des conséquences disciplinaires, civiles ou cliniques, ce risque mérite d'être pris au sérieux.

Intégration à la consultation formelle

L’utilisation de l’intelligence artificielle est donc proposée dans le cadre d’une consultation formelle de durée variable (minimum 15 minutes). Cette consultation formelle peut être offerte dans le cadre des services professionnels de M. Sébastien Trinh, psychologue, ou par un autre superviseur compétent sur les questions déontologiques, à qui l’analyse déontologique par IA peut être alors transmise.

Étape 1Réception d’une question anonymisée

Le psychologue (consultant) qui souhaite obtenir une consultation déontologique prend le temps, en amont, de formuler sa question en s'assurant d'avoir anonymisé tout renseignement qui pourrait permettre d'identifier, directement ou indirectement, son ou ses clients, des tiers ou tout autre intervenant. Cette première anonymisation relève de sa responsabilité professionnelle, telle qu'elle découle notamment de l'article 9 de la Charte des droits et libertés de la personne, de l'article 60.4 du Code des professions, et des articles 16 et suivants du Code de déontologie des psychologues.

Étape 2 Seconde anonymisation par le psychologue consulté

Le psychologue consulté procède ensuite à une seconde vérification et, si nécessaire, à une anonymisation complémentaire avant toute soumission à un système d'IA. Cette double anonymisation permet d’identifier des indices identifiants restés en place malgré une intention sincère de les retirer.

Étape 3Classification thématique par un analyste IA dédié

La question anonymisée est ensuite soumise à un analyste de classification — un agent IA dont la seule fonction est d'identifier les thèmes déontologiques en présence (conflits de rôle, secret professionnel, tenue de dossier, actes réservés, etc.) et de recommander un ou deux sous-analystes spécialisés susceptibles d'éclairer la question avec finesse. Cette étape de triage évite de mobiliser inutilement l'ensemble du dispositif et oriente la question vers les agents les plus susceptibles d'y répondre avec pertinence.

Étape 4 Analyse parallèle par plusieurs agents IA

La question est ensuite soumise simultanément à un Analyste généralun projet Claude qui contient l'ensemble du code de déontologie des psychologues du Québec, des règlements spécifiques à la professions et de plusieurs articles de loi (code des profession, code civil, etc.) qui peuvent réguler la pratique de la profession — et à un ou deux Sous-Analystes Spécialisés. Chacun de ces Sous-Analystes est adossé à un sous-corpus thématique plus restreint, ce qui lui permet de traiter intégralement ses sources sans dépendre du RAG (Retrieval-Augmented Generation), une technique de récupération d’information qui peut accentuer les hallucinations dans ce type de tâche.

Chaque Analyste IA est tenu de ne répondre qu'à partir des sources qui lui sont fournies, afin de faire en sorte que de limiter les hallucinations et les réponses qui pourraient induire en erreur. Cette consigne, intégrée à la configuration de chaque projet Claude, limite le recours à la base de connaissances générale du modèle, laquelle peut être désuète ou non spécifique au droit québécois.

Étape 5Agrégation des analyses

Les réponses produites sont ensuite soumises à un Analyste Agrégateur, dont la tâche est de rédiger une synthèse documentée, vulgarisée et orientée vers la réflexion. L'objectif demeure donc de soutenir la délibération conjointe entre le psychologue consultant et le psychologue consulté.

Étape 6Vérification croisée par NotebookLM

La réponse agrégée est ensuite soumise à NotebookLM, un système d'IA spécialisé dans le traitement de larges corpus documentaires. Cette étape sert à vérifier l'authenticité des références, détecter d'éventuelles hallucinations et fournir un point de vue complémentaire, fondé sur une architecture et un corpus distincts.

Le recours à un second système, conçu par un autre fournisseur, constitue une forme de triangulation. Il faut toutefois rester lucide sur la portée de cette validation : NotebookLM est lui-même un système d'IA, et sa convergence avec Claude ne constitue pas une preuve indépendante au sens strict. Elle réduit le risque d'erreur factuelle, sans le supprimer.

Étape 7Documentation au dossier

Le psychologue consultant peut ensuite consigner sa décision et son raisonnement éthique dans son dossier professionnel, en y joignant un PDF rassemblant la réponse agrégée de Claude (Anthropic) et la validation produite par NotebookLM (Google), ainsi qu'une note évolutive rapportant la consultation déontologique tenue avec le psychologue consulté. Cette documentation ne donne aucune caution légale mais témoigne cependant d’un processus de délibération sérieux et plus complet que ne pourrait l’être une simple consultation formelle.

2. Description détaillée des étapes

3. Vue d'ensemble

Cinq types d'agents composent le dispositif. L'Analyste de Classification identifie les thèmes déontologiques en présence et recommande les sous-analystes pertinents. L'Analyste Général conduit une analyse appuyée sur l'ensemble du corpus législatif et réglementaire principal. Les Sous-Analystes Spécialisés approfondissent des thèmes précis à partir de sous-corpus restreints. L'Analyste Agrégateur produit une synthèse documentée et vulgarisée. Enfin, NotebookLM joue le rôle de validateur croisé en s'appuyant sur un corpus documentaire fourni indépendamment.

Sous-Analystes Spécialisés

Dix Sous-Analystes thématiques composent actuellement le dispositif. Chacun est configuré avec un sous-corpus restreint aux sources directement pertinentes à son domaine, ce qui lui permet de traiter intégralement ses sources sans recours à la technique RAG.

Les sous-spécialisations sont:

  • Secret professionnel

  • Consentement et inaptitude

  • Conflits d'intérêt et de rôle

  • Droits des mineurs et situations avec la DPJ Actes réservés

  • Tenue de dossier

  • Télépratique

  • Numérique et intelligence artificielle

  • Supervision et consultation formelle

  • Cadre thérapeutique et gestion de cabinet

Cette cartographie couvre l'essentiel des enjeux déontologiques rencontrés en pratique psychologique au Québec, sans prétendre les épuiser. Elle pourra évoluer au gré des besoins constatés et des modifications du cadre réglementaire.

4. Choix technologiques et justifications

  • Pourquoi Claude (Anthropic)?

Claude est un modèle d'IA générative dont les capacités de raisonnement et de suivi de consignes complexes ont été largement documentées. Anthropic a notamment mis en place Claude for Legal, avec une douzaine de plugins par domaine de pratique (commercial, emploi, privacy, corporate, IP, contentieux, etc.), le 12 mai 2026, pour certains aspects de la législation américaine. C’est donc une IA qui peut soutenir l'analyse d'enjeux juridiques .

La configuration en projets Claude permet d'imposer à l'agent une règle de fidélité aux sources : l'agent doit fonder ses réponses uniquement sur le corpus qui lui est fourni. Cette contrainte réduit considérablement le risque que le modèle s'appuie sur des sources désuètes issues de ses données d'entraînement, ou qu'il invente des références qui n'existent pas.

  • Pourquoi plusieurs sous-analystes plutôt qu'un seul agent monolithique?

Les projets Claude présentent des limites de mémoire contextuelle. Au-delà d'un certain volume documentaire, plusieurs phénomènes se produisent que nous avons observés à plusieurs reprises lors du développement et des tests du projet.

Le modèle a davantage tendance à recourir à la méthodologie RAG, qui ne traite qu'une partie du corpus à la fois et augmente le risque d'hallucinations ou d'omissions. Il peut également ressentir le besoin de combler ses lacunes en s'appuyant sur sa base de connaissances générale, potentiellement périmée ou non spécifique au droit québécois. Enfin, il peut perdre en précision dans la citation exacte des articles de loi.

La répartition du corpus entre un analyste général, qui dispose d'une vue d'ensemble, et des sous-analystes spécialisés, chacun adossé à un sous-corpus restreint et traité intégralement sans RAG, permet de contourner cette limite tout en préservant une couverture complète.

  • Pourquoi NotebookLM en aval?

  • NotebookLM est une IA conçue spécifiquement pour le traitement et la synthèse de documentation. Son architecture lui permet de gérer des corpus considérablement plus larges que ce qu'un projet Claude peut traiter sans recourir au RAG.

  • Son utilisation comme étape de validation finale repose sur deux principes. D'abord, sa volumétrie documentaire, qui lui permet de vérifier les références sur un corpus plus étendu. Ensuite, sa diversité algorithmique : les forces et faiblesses de deux IA conçues par des organisations différentes ne se recoupent pas parfaitement, ce qui rend la validation croisée plus robuste qu'une vérification interne par un même modèle. Il faut cependant garder en tête que cette diversité est partielle — NotebookLM est lui aussi un système d'IA générative, sujet à des biais structurels potentiellement communs.

5. Forces stratégiques du dispositif

Au-delà des justifications techniques exposées, quatre choix de conception donnent au dispositif sa robustesse structurelle. Nous les présentons ici non comme des arguments d'autopromotion, mais comme des paramètres qu'un lecteur attentif — collègue, instance professionnelle, évaluateur tiers — pourra utiliser pour situer le dispositif par rapport à d'autres approches d'IA en contexte déontologique.

  • Le cloisonnement des corpus par sous-analystes

Ce choix d'architecture est probablement le plus déterminant du dispositif. Il répond à un problème réel et largement sous-estimé : passé un certain seuil de volume documentaire, les projets Claude basculent vers la méthodologie RAG, qui produit des citations approximatives et, parfois, des numéros d'articles inventés. Diviser le corpus en sous-domaines tenant intégralement dans la fenêtre contextuelle de chaque sous-analyste attaque le problème à sa source, plutôt que de tenter de le corriger en aval. Il s'agit d'une stratégie d'ingénierie, non d'un colmatage post hoc.

  • L'analyste de classification en amont

Plutôt que de soumettre chaque question à l'ensemble des sous-analystes — approche qui serait coûteuse, bruyante et génératrice de redondances susceptibles de diluer la réponse finale —, le dispositif effectue un triage thématique en amont. Cette architecture évite un piège classique des systèmes multi-agents naïfs : la « démocratie des hallucinations », où plusieurs agents inventent des éléments divergents que l'agrégateur tente ensuite de réconcilier en produisant une synthèse instable. La sélection ciblée d'un ou deux sous-analystes pertinents préserve la qualité du signal jusqu'à l'étape d'agrégation.

  • Le positionnement non-autonome

Le refus d'offrir le dispositif comme un outil en libre-service constitue simultanément le meilleur choix éthique et le meilleur choix de gestion du risque professionnel. Le contrôle de l'interprétation finale demeure entre les mains de psychologues qualifiés. L'outil ne peut devenir un substitut à la consultation déontologique humaine. Le risque qu'un professionnel cite « ce que l'IA a dit » comme caution déontologique est neutralisé. Ce choix s'inscrit par ailleurs dans les orientations émergentes des ordres professionnels canadiens et européens en matière d'utilisation de l'IA en contexte clinique, qui convergent vers le principe d'un humain qualifié maintenu dans la boucle décisionnelle, particulièrement pour les actes professionnels à forte conséquence.

  • La double anonymisation

Une seule passe d'anonymisation effectuée par le psychologue consulté serait fragile en raison du biais d'auteur : on voit rarement bien ce qu'on a soi-même écrit, et les indices identifiants subsistent souvent malgré une intention sincère de les retirer. La seconde passe, effectuée par le psychologue consultant comme tiers, n'est donc pas un doublon administratif mais une véritable mesure de protection contre la fuite de renseignements identifiants vers un système d'IA externe.

6. Limites, précautions et considérations éthiques

  • L'IA n'est pas le décideur — et le dispositif n'est pas autonome

Le dispositif est un outil d'aide à la réflexion, non un système décisionnel. La décision déontologique finale demeure celle du psychologue consulté, éclairée par la délibération avec le psychologue consultant. C'est la raison pour laquelle le dispositif n'est pas mis à disposition pour un usage autonome : les analyses produites par les agents IA ne sont remises qu'à un psychologue qui s'engage à les intégrer dans une consultation tenue avec un psychologue spécialisé en déontologie (voir section 1.3). Cette modalité d'accès n'est pas une simple précaution. Elle fait partie intégrante de ce qu'est le dispositif.

  • Le risque résiduel d'hallucination

Malgré les précautions — cloisonnement des corpus, règle de fidélité aux sources, validation croisée —, aucun système d'IA générative actuel n'est entièrement exempt de risque d'erreur. Toute citation ou interprétation produite par le dispositif doit être vérifiée par le psychologue consultant avant d'être transmise au psychologue consulté. Cette vérification n'est pas une marque de défiance envers l'outil; elle est une responsabilité qui demeure attachée au rôle humain.

  • Confidentialité et protection des renseignements personnels

La double anonymisation aux étapes 1 et 2 est une condition non négociable de l'utilisation du dispositif. Aucun renseignement permettant d'identifier directement ou indirectement un client, un tiers ou un intervenant ne doit être soumis à un système d'IA. Le psychologue consulté demeure responsable de la conformité de sa pratique aux obligations prévues notamment par la Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé (RLRQ, c. P-39.1) et la Loi sur les renseignements de santé et de services sociaux (RLRQ, c. R-22.1).

  • Portée de la consultation

La consultation déontologique offerte par le dispositif ne constitue pas un avis juridique au sens strict. Pour les questions où des enjeux civils, criminels ou disciplinaires sont en cause, l'orientation vers un conseiller juridique — avocat, syndic de l'Ordre, assureur de la responsabilité professionnelle — demeure recommandée. Reconnaître cette limite, c'est aussi reconnaître que la déontologie, le droit et le clinique, bien qu'entrelacés, ne se recouvrent pas entièrement.